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Anachronique mais brillant.

Anachronique mais brillant.

Posté le 04.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Ce texte du grand philosophe slovène Slavoj Zizek date de 2005, et on le trouve dans le site du Monde diplomatique:


«La guerre des étoiles», épisode 3

Une revanche de la finance mondiale

En compétition avec le christianisme, le bouddhisme tendance New Age fait l’objet d’un certain engouement. Comme une tentative de rendre acceptable l’essor du capitalisme financier et le stress lié aux progrès technologiques. Même le réalisateur George Lucas n’échappe pas à cette influence. En témoigne «La Revanche des Sith», le dernier-né de la saga de «La Guerre des étoiles», sorti le 18 mai en France.
Par Slavoj Zizek

En livrant enfin, dans "La Revanche des Sith" (épisode 3 de la «première trilogie»), le moment crucial de toute la saga de "La Guerre des étoiles", à savoir la transformation du «gentil» Anakin en «méchant» Dark Vador, le réalisateur George Lucas établit un parallèle entre l’individu et la politique. A l’échelon de l’individu, l’explication relève d’une sorte de bouddhisme pop: «Il se transforme en Dark Vador parce qu’il s’attache aux choses, explique Lucas. Il n’arrive pas à se séparer de sa mère. Il n’arrive pas à se séparer de sa petite amie. Il n’arrive pas à renoncer aux objets. Cet attachement le rend avide. Et quand vous êtes avide, vous êtes sur la voie du côté obscur parce que vous avez peur de perdre ce que vous possédez.» L’Ordre des Jedi apparaît, en opposition, comme une communauté masculine fermée, interdisant à ses membres toute attache, comme une nouvelle version de la communauté du Graal célébrée par le compositeur Richard Wagner dans Parsifal.
L’explication politique est encore plus révélatrice: «Comment la République s’est-elle transformée en Empire? (Question parallèle: comment Anakin est-il devenu Dark Vador?) Comment une démocratie se transforme-t-elle en dictature? Ce n’est pas parce que l’Empire a conquis la République, c’est parce que l’Empire est la République.» L’Empire naît de la corruption inhérente à la République: «Un beau jour, raconte Lucas, la princesse Léia et ses amis se sont réveillés en se disant: "Ce n’est plus la République, c’est l’Empire. Nous sommes les méchants".»
Nous aurions tort de négliger les connotations contemporaines de la référence à la Rome antique dans cette transformation des Etats-nations en Empire global. Il faut donc situer la problématique de La Guerre des étoiles (le passage de la République à l’Empire) précisément dans le contexte qu’ont décrit Antonio Negri et Michael Hardt dans leur livre "L’Empire", et le passage de l’Etat-nation à un empire mondial.
Les allusions politiques dans "La Guerre des étoiles" sont multiples et contradictoires. Elles confèrent à cette série son pouvoir «mythique»: monde libre contre Empire du Mal; débat sur l’Etat-nation convoquant les thèses de M. Pat Buchanan ou de M. Jean-Marie Le Pen; contradiction poussant des personnes de rang aristocratique (princesse, membres de l’Ordre élitiste des Jedi) à défendre la République «démocratique» contre l’Empire du Mal; et enfin cette prise de conscience essentielle du «nous sommes les méchants».
Comme le disent ces films, l’Empire du Mal n’est pas ailleurs; son apparition dépend de la façon dont nous, les «bons», nous le renverserons. Et cette question concerne l’actuelle «guerre contre le terrorisme»: comment celle-ci va-t-elle nous transformer?
Un mythe politique n’est pas une narration dotée d’une signification politique déterminée, mais un contenant vide dans lequel on verse une multitude de significations contradictoires. La Menace fantôme, épisode 1 de La Guerre des étoiles, fournit un indice crucial: les caractéristiques «christiques» du jeune Anakin- sa mère prétend qu’il est né d’une «conception immaculée», et la course qu’il gagne évoque manifestement la célèbre course de chars de Ben Hur, ce «conte du Christ».
L’univers idéologique de "La Guerre des étoiles" renvoie à l’univers païen du New Age. Il est donc logique que la figure centrale du Mal fasse écho à celle du Christ. Dans une vision païenne, l’avènement du Christ est le scandale suprême. Dans la mesure où diabolos (séparer, déchirer) est le contraire de symbolos (rassembler, unifier), le Christ lui-même devient une figure diabolique, en ce sens qu’il apporte «le glaive et non la paix» et trouble l’unité existante. Selon l’évangéliste Luc, Jésus aurait déclaré: «Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple.»

Amour chrétien, compassion bouddhiste
Il faut garder à l’esprit que la position chrétienne est hétérogène par rapport à celle de la sagesse païenne. Le christianisme à ses débuts tient pour l’acte le plus élevé ce que la sagesse païenne condamne comme source du mal, à savoir le geste de séparer, de diviser, ou de se raccrocher à un élément qui compromet l’équilibre de tous.
Cela signifie qu’il faudrait opposer la compassion bouddhiste -ou taoïste- à l’amour chrétien. La position bouddhiste est, en fin de compte, celle de l’indifférence -état dans lequel toutes les passions sont réprimées-, tandis que l’amour chrétien est une passion visant à introduire une hiérarchie dans l’ordre des relations aux êtres. L’amour est violence et pas seulement au sens du proverbe balkanique selon lequel «s’il ne me bat pas, c’est qu’il ne m’aime pas», la violence de l’amour conduit à arracher un être à son contexte.
En mars 2005, le cardinal Tarcisio Bertone, sur les ondes de Radio Vatican, a fait une déclaration condamnant de la manière la plus ferme le roman "Da Vinci Code", de Dan Brown, accusé de reposer sur des mensonges et de propager des enseignements erronés (à savoir que Jésus aurait épousé Marie Madeleine et en aurait eu des descendants...). Le ridicule de la démarche ne doit pas nous faire oublier que le contenu de sa déclaration est, au fond, correct : "Da Vinci Code" inscrit le christianisme dans le New Age sous la rubrique de l’équilibre entre principes masculin et féminin...
Pour en revenir à "La Revanche des Sith", le film paie son allégeance à ces thèmes du New Age non seulement par sa confusion idéologique, mais aussi par sa médiocrité narrative: la transformation d’Anakin en Dark Vador, moment capital de toute la saga, n’atteint pas à la grandeur tragique qui conviendrait. Au lieu de se concentrer sur l’orgueil d’Anakin comme désir irrésistible d’intervenir, de faire le bien, d’aller jusqu’au bout pour ceux qu’il aime (Amidala) et, par conséquent, de sombrer dans le côté obscur, Anakin est simplement présenté comme un combattant indécis, qui glisse vers le mal en cédant à la tentation du pouvoir et en tombant sous la coupe du mauvais empereur. Autrement dit, George Lucas n’a pas la force de mettre réellement en oeuvre les parallèles République-Empire et Anakin-Dark Vador. C’est l’obsession même d’Anakin pour le mal qui le transforme en monstre...
Quels parallélismes en tirer? Au moment où la technologie et le capitalisme «européens» triomphent à l’échelle planétaire, l’héritage judéo-chrétien, comme «superstructure idéologique», semble menacé par l’assaut de la pensée «asiatique» du New Age.
Le taoïsme est en passe de devenir l’idéologie hégémonique du capitalisme mondial. Une sorte de «bouddhisme occidental» se présente désormais comme le remède contre le stress de la dynamique capitaliste. Il nous permettrait de décrocher, de garder la paix intérieure et la sérénité, et fonctionnerait en réalité comme un parfait complément idéologique.
Les gens ne sont plus capables de s’adapter au rythme du progrès technologique et des bouleversements sociaux qui l’accompagnent. Les choses vont trop vite. Le recours au taoïsme ou au bouddhisme offre une issue. Au lieu de tenter de s’adapter au rythme des transformations, mieux vaut renoncer et «se laisser aller» en gardant une distance intérieure vis-à-vis de cette accélération qui ne concerne pas vraiment le noyau le plus profond de notre être...
On serait presque tenté de ressortir, pour l’occasion, le cliché marxiste sur la religion comme «opium du peuple», comme supplément imaginaire à la misère terrestre. Le «bouddhisme occidental» apparaît ainsi comme la manière la plus efficace de participer pleinement à la dynamique capitaliste tout en gardant l’apparence de la santé mentale.
S’il fallait chercher un pendant à l’épisode 3 de La Guerre des étoiles, on serait tenté de proposer le documentaire d’Alexander Oey, "Sandcastles. Buddhism and Global Finance" («Châteaux de sable. Le bouddhisme et la finance mondiale», 2005), indicateur merveilleusement ambigu de la difficulté de notre situation idéologique, qui entremêle les commentaires de l’économiste Arnoud Boot, de la sociologue Saskia Sassen et de l’enseignant bouddhiste tibétain Dzongzar Khyentse Rinpoche.
Saskia Sassen et Arnoud Boot discutent de l’étendue, du pouvoir et des effets de la finance mondiale. Les marchés des capitaux peuvent, en quelques heures, faire monter ou anéantir la valeur de sociétés ou d’économies entières. Khyentse Rinpoche leur oppose des considérations sur la nature de la perception humaine: «Libérez-vous de vos attaches à ce qui n’est qu’une perception et n’existe pas en réalité», déclare-t-il. De son côté, Saskia Sassen affirme: «La finance mondiale est essentiellement un ensemble de mouvements continus. Cela disparaît et réapparaît.»
Dans la vision du bouddhiste, l’exubérance de la richesse financière mondiale est illusoire, coupée de la réalité objective: la souffrance humaine engendrée par les transactions qui s’opèrent dans les salles des marchés et des conseils d’administration invisibles à la plupart d’entre nous. Quelle meilleure preuve peut-il y avoir du caractère non substantiel de la réalité qu’une gigantesque fortune pouvant se réduire à rien en quelques heures? Pourquoi déplorer que les spéculations sur les marchés à terme soient «coupées de la réalité objective» alors que le principe fondamental de l’ontologie bouddhiste énonce qu’il n’y a pas de «réalité objective»?
Ce documentaire fournit ainsi la clé de La Revanche des Sith. La leçon critique à retenir, c’est que nous ne devons pas nous engager corps et âme dans le jeu capitaliste, mais que nous pouvons le faire... en gardant une distance intérieure. Car le capitalisme nous confronte au fait que la cause de notre asservissement n’est pas la réalité objective en tant que telle (qui n’existe pas), mais notre désir, notre avidité pour les choses matérielles et l’attachement excessif que nous leur portons. Par conséquent, ce qui nous reste à faire est de renoncer à notre désir pour adopter une attitude de paix intérieure...
Pas étonnant qu’un tel bouddhisme-taoïsme puisse fonctionner comme complément idéologique de la globalisation libérale: il nous permet d’y participer tout en gardant une distance intérieure... Capitalistes oui, mais détachés, zen...

Slavoj Zizek.
Son associé au billet :



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:: Les commentaires des internautes

pas mal
Posté par cedric le 04.06.2007
j'aime bien zizek.
les references sont bonnes: baudrillard, zizek.... et tes articles sont bien ecrits. mais qd tu introduis ciceron, shakespeare et rousseau ça devient un peu fou, meme si c original.
la musique aussi est bien choisie (sauf la musique classique qui accompagne baudrillard).
the show must go on!

comme ci
Posté par Leslie le 01.07.2007
comme ci on allait lire tout çà !!!!
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Posté par blast le 04.07.2007
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