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"Les citoyens sont si souvent sondés qu'ils en ont perdu toute opinion." Jean Baudrillard
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23.04.2007
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Petit essai sur le mal et la chose politique.

Petit essai sur le mal et la chose politique.

Posté le 18.01.2008 par adlenemao
Auteur: Adlene Mohammedi.

Quatre auteurs. Quatres périodes. Quatre manières d'appréhender le mal.

Lorsqu’on tient entre ses mains "Le Prince" de Machiavel, on perd toute notion du bien et du mal. On oublie même la différence entre le vrai et le faux. Tout ce qui reste, c’est le bon pour soi. A part Machiavel, seul Nietzsche procure cette sensation. C’est le mal décomplexé, celui qui n’est pas dangereux dans la mesure où il est refoulé, enfoui. Il l’est peut-être lorsqu’il s’érige en valeur politique, lorsqu’il régit la cité, et donc les hommes. En réalité, qualifier de dangereuse l’une des œuvres les plus importantes en philosophie politique serait aussi impertinent qu’injustifié. Voilà pourquoi il serait préférable de nuancer le propos et d’aller au fond des choses.
Contrairement au marquis de Sade plus tard, chez Machiavel, le mal est constructif. Certes, dans les deux cas il est l’expression effrénée des instincts humains, mais dans le second, le sort de la cité en dépend. C’est toute la question: le mal est partout, mais qu’est-ce qu’on en fait? C’est cela qui fait du mal machiavélien un mal différent des autres, et c’est cela aussi qui distinguera le mal des communistes de celui des nazis.
On veut bien gérer la cité, mais on oublie que c’est le mal qui a permis sa construction. "Le Prince" pousse à cette conclusion: ce qu’il y a à l’origine des cités n’est jamais très joyeux, il s’agit le plus souvent de beaucoup de sang. Si, au lieu de vouloir à tout prix proscrire le mal, on en faisait quelque chose de bien, alors on pourrait l’apprivoiser.
Si Machiavel combat l’Eglise, ce n’est pas parce qu’il la voit comme un obstacle direct au bon fonctionnement de la cité, mais parce que le christianisme veut priver l’homme de ce qui fait de lui un homme. Il remet en cause son équilibre avec la cité. Il l’empêche d’exprimer son instinct, sachant que celui-ci fait, paradoxalement, régner l’ordre tant menacé par l’adoucissement inhérent à l’Eglise. En clair, pour Machiavel, un instinct menacé c’est une cité en danger.
Nietzsche reprochait aux Stoïciens de vouloir vivre en adéquation avec un élément aussi cruel que la nature, et Machiavel est là pour nous rappeler que le mal est nécessaire dans la mesure où l’ordre naturel suffit. Se résigner, et promouvoir le mal, c’est accepter tel quel le monde sublunaire aristotélicien. Malgré cette apologie du mal, dans quelle mesure pourrait-on parler de démocratie machiavélienne? En fait, tout simplement dans le mépris que Machiavel a pour les grands, ignorant leurs efforts pour prétendre à la vertu, par opposition au peuple lui-même, chez qui il décèle une innocence qu’il décrit comme la forme mutilée du bien.

Si Machiavel voit le mal partout, sauf dans le refus du peuple d’être opprimé, ce n’est pas le cas de Hobbes. Certes, «l’homme est un loup pour l’homme», mais l’homme peut aussi être un Dieu pour l’homme. C’est la leçon du "Léviathan". En effet, alors qu’on a du mal à imaginer une quelconque institution chez Machiavel avec tout le mal qui foisonne partout, chez Hobbes, c’est justement celle-ci que le peuple -dans son ensemble- vise afin que puissent être satisfaits les besoins de tous et de chacun -la sécurité, la paix.
Y a-t-il quoi que ce soit de religieux dans la critique de la nature humaine chez Hobbes? En fait, si Machiavel et Hobbes s’opposent sur le statut de la nature, ils s’accordent sur celui de la religion. Beaucoup ont succombé à la tentation de le comparer à Pascal par exemple («Chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.»), mais la comparaison trahit sa pensée. En réalité, dans une situation où l’on est perpétuellement en danger, les actes sont toujours couverts par la légitime défense. Même l’attaque peut être considérée comme préventive. C’est donc l’autre qui pousse chacun à mal agir, et non le péché originel.
De ce mal absolu qui n’a rien de moral, va naître une nouvelle définition du bien politique. Il s’agit de la nécessité qui pousse les hommes dans l’état de nature (là où «l’homme est un loup pour l’homme») à utiliser la conscience commune qui nomme le mal à définir le bien. Mais pourquoi feraient-ils cela? Parce que l’état de «guerre de tous contre tous» est insupportable pour chacun, dont la vie ne peut être que misérable et solitaire.
Le mal que Machiavel préconise pour gérer au mieux la cité, Hobbes l’utilise pour aller vers le bien, pour échapper à l’état de nature, à la guerre. Cette guerre est si atroce que l'humanité risque même de disparaître. A ceux qui penseraient que cette vision de l'humanité est pessimiste, Hobbes rétorque que même à l'état social où pourtant existent des lois, une police, des juges, néanmoins nous fermons à clef nos coffres et nos maisons de peur d'être détroussés. Le mal survit donc quoi qu’il en soit, il est simplement question d’institutions destinées à permettre à l’homme de survivre.
Mais qui pour assurer la paix civile? Le Léviathan! Un «homme artificiel» ou «Dieu mortel» (souverain individuel ou collectif) dont le pouvoir est illimité, puisque le droit qui lui a été transmis par chacun est illimité. Ce droit illimité, alors que tout le monde l’avait dans l’état de nature, le Léviathan est le seul à le détenir désormais. Celui-ci est le résultat d’un contrat: ce qui va permettre de passer de la nature à la société, de la guerre à la paix. C'est un contrat passé entre les sujets et un souverain.

On a souvent tendance à opposer Rousseau à Hobbes. Rousseau lui-même n’a pas manqué de critiquer ce dernier. En réalité, ils partagent l’idée de départ: l’individu. Celui-ci «naît bon et c’est la société qui le corrompt» écrivait-il dans sa correspondance avec Malesherbes. Le mal est donc ailleurs. Quel que soit le régime, la société est mauvaise car elle conduit inévitablement à l’inégalité. Malgré la volonté de partir de l’individu, comme l’a fait Hobbes, il n’est pas question de succomber à la tentation de l’absolutisme. Cette tentation est liée à la contradiction entre la volonté de l’individu et la représentation (constat partagé).
Ce qu’ils partagent aussi, c’est le rejet du christianisme. Si Rousseau juge le despotisme de Hobbes «horrible et faux», il concède que Hobbes, de tous les auteurs chrétiens, est le seul «qui ait bien vu le mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l’aigle, de tout ramener à l’unité politique, sans laquelle jamais Etat ni gouvernement ne sera bien constitué.» Il oppose aux religions positives sa religion naturelle qu'il considère comme indépendante de toute tradition. Il est convaincu que si l'on était resté fidèle à la voix du cœur, on n'aurait 'pas eu d'autres religions que cette seule religion. Mais il avait la conviction qu'il y avait place dans sa religion pour l'essence véritable du christianisme.
Alors que Hobbes voyait dans le prestige des cités antiques l’une des causes -avec la religion- de la guerre civile en Angleterre, Rousseau voyait dans celui-ci la preuve -il prend pour ce faire les exemples spartiate et romain- que le sens du bien commun sans despotisme était une chose possible. Et, outre l’absolutisme, ce qu’il reprochait à Hobbes, c’est l’individualisme qui prédomine chez le Léviathan. Mais, dans ce cas, comment partir de l’individu sans succomber ni à l’individualisme ni à l’absolutisme?
La bonne société ne saurait être que celle qui est conforme à la nature de l'homme. Il faut donc découvrir quelle est la vraie nature de l'homme. C'est la grande enquête du "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité". L'homme naturel n'a plus rien de sociable ni plus rien de proprement humain. Non seulement notre société, mais toute société, même la meilleure, est contraire à la nature de l'homme. La société est corrompue et l'homme est malheureux quand l'individu est divisé: l'homme de la nature est heureux et bon parce qu'il est un, qu'il se suffit à lui-même. La "bonne politie" c'est parvenir à identifier chaque individu au nouveau tout dont il va faire partie, identifier chaque individu à elle-même. L'individu sera un parce qu'il ne fera qu'un avec le corps politique. D'où la volonté générale, qui donne l'existence en même temps que la légitimité au nouvel individu artificiel auquel tous les individus naturels s'identifient.

Nous venons de voir trois cas de figure où le mal est inhérent à la chose politique dans trois contextes différents: la mal partout dans une Europe dominée par l’impératif religieux (Machiavel); le mal chez l’individu dans une Angleterre confrontée à la guerre civile, celle «de tous contre tous» (Hobbes); le mal chez la société dans une Europe menacée aussi bien par le despotisme de l’Etat que celui de l’opinion (Rousseau). Qu’en est-il de notre époque?
Jean Baudrillard distingue au moins deux versions du Mal. «Il y a le Mal relatif, le Mal tel qu’on l’entend généralement. Ce Mal-là n’existe que dans sa balance avec le Bien, à la fois en équilibre et en permanente opposition avec le Bien. Mais il y a désormais, aussi, un Mal absolu, une version dépressive ou catastrophique de ce Mal relatif. Là, il n’y a plus ni partage ni antagonisme entre le Bien et le Mal. Ce Mal absolu naît de l’excès de Bien, d’une prolifération sans frein du Bien, du développement technologique, d’un progrès infini, d’une morale totalitaire, d’une volonté radicale et sans opposition de bien faire. Ce Bien se retourne dès lors en son contraire, le Mal absolu.»
«C'est un Mal que la société a généralisé, qu'elle a absolutisé. Le concept clé est celui de "l'axe du Mal". On l'a découvert comme axe, c'est-à-dire comme une espèce de conjuration maléfique, pas seulement morale cette fois. Peut-être même une obscure conscience du destin malheureux de cette entreprise du Bien. Il y a là une forme d’exorcisme, avec un pressentiment que le Bien est voué à un destin néfaste, mais aussi, au-delà de cette projection inconsciente, automatique et compulsive, une espèce de stratégie consistant à projeter partout le Mal. Pour y trouver évidemment l'alibi parfait à l'exercice du Bien.»



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