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adlenemao
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"Les citoyens sont si souvent sondés qu'ils en ont perdu toute opinion." Jean Baudrillard
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23.04.2007
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26.07.2008
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Les démocraties totalitaires.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Je vous propose un article du "Monde.fr" relatant le malheur des Chagossiens. Après le génocide tasmanien, l'histoire fait froid dans le dos.


Un tribunal britannique a donné raison mercredi, en appel, aux habitants des îles Chagos, dans l'océan Indien, qui cherchent à rentrer dans leur archipel d'où ils ont été expulsés dans les années 60 et 70 pour faire place à une base militaire américaine.

La Cour d'appel a confirmé la décision de la Haute cour de Londres qui en mai 2006 avait autorisé les habitants expulsés à rentrer chez eux.

Le gouvernement britannique avait fait appel de cette décision, arguant qu'elle impliquerait un changement "dans la loi constitutionnelle qui affectera tous les territoires britanniques d'Outre-mer".

Il pourrait maintenant se pourvoir devant les "Law Lords", la plus haute instance judiciaire britannique.

Quelque 2.000 Chagossiens avaient dû quitter entre 1965 et 1972 leur archipel situé au sud des Maldives.

Cet exil forcé faisait suite à un accord secret américano-britannique pour transformer la plus grande des îles Chagos, Diego Garcia (27 kilomètres carrés), en une base militaire américaine.

La Cour d'appel a qualifié mercredi les moyens employés pour empêcher le retour des Chagossiens d'"illégaux" et d'"abus de pouvoir".

Elle a autorisé leur retour sur toutes les îles de l'archipel, hormis Diego Garcia elle-même, suivant les recommandations des avocats des Chagossiens.

"Les gens doivent pouvoir accéder à leur lieu de naissance. C'est un droit fondamental pour chacun d'entre nous. Je suis donc heureux que nos droits aient enfin été reconnus", a réagi auprès de l'AFP Louis Olivier Bancoult, le leader de la communauté chagossienne.

"C'est une honte pour le gouvernement britannique. Il doit à présent accepter cette décision", a-t-il ajouté. "Nous avons le droit de retourner dans les îles Chagos et nous le ferons. C'est aussi une grande opportunité pour tous les gens qui n'ont jamais connu leur pays".

La Haute Cour de Londres avait jugé "répugnante" la décision de Londres "d'exiler une population toute entière" en arguant que c'était nécessaire pour "la paix, l'ordre et le bon (fonctionnement du) gouvernement".

L'archipel des Chagos était habité par des métis d'Africains, d'Asiatiques et de colons français qui vivaient sous un système matriarcal, sans échanges monétaires.

Les derniers habitants en ont été expulsés en 1972, embarqués de force dans des bateaux et déposés sur l'île Maurice et aux Seychelles, sans aide ni compensation, selon le groupe Minority Rights International.
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Le nouvel ordre mondial.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
La nouvelle situation est assez simple: après la guerre froide, le libéralisme (et la démocratie n’est pas nécessaire) est le seul système légitime. Evidemment, pour prospérer, ce système a besoin d’un antisystème; et les caractéristiques de celui-ci sont antinomiques avec celles du système (laïcité; interventionnisme étatique; égalitarisme ne sont pas très bien vus).

Ceci peut paraître excessif dans la mesure où il est difficilement concevable que la laïcité soit contradictoire avec le libéralisme, et pourtant c’est vrai: tous les intellectuels (ou politiques) juifs ne sont-ils pas pro-israéliens? Les Etats-Unis n’ont-ils pas soutenu Ben Laden et attaqué un Irak laïc?

Allons plus loin en disant que la religion détient une place centrale dans ce nouvel ordre mondial: les dirigeants modernes ne sont pas des laïcs convaincus (Bush, Sarkozy); et la religion a joué un rôle clé aussi bien dans les guerres que dans les petits conflits des dernières décennies.

Ainsi, la guerre en Irlande, la guerre en Yougoslavie, la guerre en Tchétchénie, la question turque dans l’Union Européenne, et même ce que l’on nomme génocide au Darfour sont autant de conflits liés à la religion. En effet, comment ne pas se poser des questions quand le même intellectuel juif qui soutint l’auteur des "versets sataniques" -un livre par ailleurs nullissime- se veut aujourd’hui le porte-parole du droit d’ingérence afin de renverser le «régime islamiste de Khartoum»? Monsieur Bernard-Henri Lévy -car il s’agit de lui- peut même compter sur le soutien du docteur Kouchner, actuel ministre des affaires étrangères.

Ce nouvel ordre mondial est donc celui de la déraison (les intellectuels ont remplacé la raison par la famille) et de la religion politique. Force est de constater que la démocratie n’est plus au service du peuple, mais au service des lobbies.
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Lustration.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
J’ai mis le doigt dans l’article concernant le nouveau monde sur une ouverture profitant bien plus à ceux qui ont chanté «nous voilà» aux fascistes qu’à ceux qui ont osé chanter l’internationale.

En ce sens, ce qui se passe en Pologne illustre bien cette déplorable situation. Lustration. On nettoie le pays des anciens communistes. Les conservateurs au pouvoir (de la droite à l’extrême-droite) veulent insister sur les «valeurs chrétiennes de la Pologne éternelle».

Certes, le Conseil Constitutionnel a invalidé cette loi. Mais l’essence même de celle-ci étonne, voire choque. Un extrait d’un article du site Swieta Polska (le magazine international polonais):


«[...] Cette loi a été mise en œuvre le 15 mars 2007, elle avait pour but de punir tous ceux qui avaient déjà menti en ce qui concerne leurs anciennes déclarations tout en les relevant de leurs responsabilités administrative ou politique et ce pendant une durée de 10 années. Le Conseil Constitutionnel polonais a stipulé que cette nouvelle loi ne pouvait s’appliquer que pour des personnes qui ont des responsabilités publiques, et dans d’autres cas, il serait nécessaire d’établir cette loi au cas pas cas.
Cette loi est avant tout le résultat de l’expression du gouvernement dirigé par les frères Kaczynski et dont l’un des buts est de rechercher les responsabilités des anciens dirigeants communistes. Désormais, le gouvernement du PiS [(le parti Droit et Justice)] a décidé d’étendre cette loi à la fois au niveau des journalistes mais aussi à celui des professeurs, et d’agents n’exerçant pas d’activité professionnelle publique mais privée. Pour le Conseil constitutionnel polonais, il n’était pas possible que cette loi puisse s’appliquer à ceux qui exercent la profession de journaliste. Il est hors de question que les journalistes soient soumis à l’obligation de devoir remplir de telles déclarations. [...]»


Bien au-delà du paysage politico-administratif, il était même question de supprimer les pensions de ceux qui ont combattu Franco dans les Brigades internationales. Ceci confirme donc la thèse que j'ai développée quant à l'accord tacite entre conservateurs et fascistes.

Qu'en est-il de cette loi? Tout semble dire qu'elle est toujours d'actualité, même si les frères Kaczynski vont tout faire pour trouver d’autres mesures, conclut l’article.

Ceci nous conduit à l'"affaire Geremek": Bronisław Geremek est un ancien communiste, puis conseiller de Lech Walesa, aujourd'hui député européen. En avril, il refuse de se conformer à la loi de la lustration. Bronisław Geremek avait pourtant lui-même voté une telle loi qui date du 11 avril 1997 (sous le gouvernement de centre-gauche de Włodzimierz Cimoszewicz) et avait même signé sa déclaration en 2002 (obligatoire tous les 5 ans), précisant qu'il n'avait pas collaboré avec les services secrets. Au moment où il est venu étudier puis travailler en France, les services polonais exigeaient des ressortissants polonais quittant légalement le territoire qu'ils collaborent avec les services secrets, mais il est possible que cette collaboration n'ait jamais été effective. Au Parlement européen on évoque la menace de faire retirer le droit de vote à la Pologne. Le Parlement européen se dit solidaire de Bronisław Geremek notamment par la voix de Hans-Gert Pöttering, mais certains membres, comme le britannique Daniel Hannan, le soupçonnent d'instrumentaliser la situation pour monter le parlement contre la coalition de droite au pouvoir.

Les conservateurs sont partout. Les fascistes sont partout. Quand ils ont le pouvoir, et quand ils s'acharnent ainsi, il y a de quoi s'inquiéter.
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Le fast food et la «civilisation des mœurs».

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Mc Donald’s un peu partout. C’est la manifestation de la générosité américaine. Celle-ci permet d’avoir l’Amérique en bas de chez soi, n’est-ce pas extraordinaire? L’homme n’a plus besoin de se déplacer: il fait ses courses sur internet, et voyage à travers un bon menu oriental ou mexicain chez Mc Do. Bref, on traverse la rue, et on est aux Etats-Unis; là, on peut déguster des plats venus de loin. «C’est le progrès» dit-on. Pas si sûr.

Si l’on se fie à Norbert Elias, l’auteur de "la Civilisation des mœurs", l’évolution de la société a engendré l’évolution des usages. En effet, l’avènement de la société de cour et de la monarchie absolue a permis de canaliser les violences et d’établir des règles. De là, la sensibilité n’a cessé de croître, et certaines pratiques ont été bannies.

Seulement, «chasser le naturel, il revient au galop». Le libéralisme ne lésine pas sur les moyens: quand il s’agit de s’enrichir, nos pulsions animales peuvent très bien faire leur réapparition. Ceci passe aussi bien par le fictif que par le réel: le spectacle pornographique s’accompagne d’usages quotidiens.

Ainsi, le monsieur en costume va déjeuner chez Mc Do. Il quitte un bureau où on lui pose de mettre une cravate, mais il mange sans fourchette et avec les mains. Tous les interdits du «surmoi» sont mis de côté le temps d’un repas; c’est l’homme qui travaille, mais l’animal qui se nourrit. Ceci n’est plus vrai quand l’animal (le loup de préférence) prend le dessus dans tous les domaines.
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Summum jus, summa injuria.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Il y a fréquemment des injustices consistant à chercher chicane aux gens et à interpréter subtilement le droit. De là, cette maxime devenue proverbe: "summum ius, summa iniuria". Beaucoup d'actes immoraux de cette sorte se commettent au nom de l'intérêt public: on cite un chef d'armée qui, après être convenu avec l'ennemi d'une trêve de trente jours, ravageait de nuit son territoire parce que, disait-il, le pacte conclu s'appliquait aux jours, non aux nuits.
On ne peut pas approuver non plus notre Quintus Fabius Labéon, si c'est bien lui (c'est une histoire que je ne connais que pour l'avoir entendu raconter) qui, désigné par le sénat comme arbitre entre les habitants de Noles et les Napolitains en conflit au sujet d'un territoire, les prit d'abord à part et leur remontra qu'il ne fallait pas se montrer cupides, qu'il ne fallait pas être de ceux qui réclament toujours et qu'il valait mieux rabattre un peu de leurs prétentions. On le fit de part et d'autre et il y eut ainsi un territoire non réclamé. Labéon attribua aux deux parties les limites qu'elles demandaient et donna le reste au peuple romain. C'est là une tromperie, non un jugement. Pareille habileté est à éviter en toute matière.

Cicéron, De Officiis

Shall I compare thee to a summer's day?

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
William Shakespeare Sonnet:

Shall I compare thee to a summer's day?
Thou art more lovely and more temperate:
Rough winds do shake the darling buds of May,
And summer's lease hath all too short a date:
Sometime too hot the eye of heaven shines,
And often is his gold complexion dimm'd;
And every fair from fair sometime declines,
By chance or nature's changing course untrimm'd;
But thy eternal summer shall not fade
Nor lose possession of that fair thou owest;
Nor shall Death brag thou wander'st in his shade,
When in eternal lines to time thou growest:
So long as men can breathe or eyes can see,
So long lives this and this gives life to thee.

Vivants, restons vivants... Une manif de droite!

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Grande Manifestation de Droite
Le Rendez-vous est fixé à 13 h 30 sur le Parvis de Notre Dame où nous irons allumer un cierge de soutien à Monsieur le Président de la République (prévoir 2 euros pour le cierge) Puis la cohorte s’ébranlera (les hommes devant les femmes derrière). Munis de nos cierges et de nos banderoles, et scandant nos slogans, nous rejoindrons le Sénat. Pause-goûter à la bonne franquette au jardin du Luxembourg. L’association Femmes de France interprétera l’Hymne National à la flûte à bec vers 16 heures, après avoir scandé nos slogans, nous déposerons nos cierges sur les marches de l’Assemblée Nationale afin que nos ministres (qui sortiront juste des questions au gouvernement) sachent que nous les soutenons et prions pour eux, puis nous entonnerons quelques bonnes chansons françaises.
Le parcours est volontairement réduit pour que les femmes enceintes puissent participer. Nous insistons sur l’importance de la présence de Drapeaux Français (ou Américains) et de banderoles ou pancartes propres (si possible brodées, fabriquées au point de croix ou pourquoi pas en patchwork !) Venez bien habillés, bien sûr. Ne prévoyez pas d’armes, nous avons notre propre service d’ordre.
D’ores et déjà, notez cette date historique sur vos plannings. Nous vous donnerons très bientôt un contact où vous pourrez confirmer votre venue. Dans le courant de la semaine prochaine, nous vous préciserons quelques points.
Pour les plus valeureux d’entre nous, une action surprise est prévue le 12 octobre au Parc de la Villette de Paris. Notez-le sur vos tablettes, un mail suivra avec des informations précises...
Les slogans pour vos pancartes sont à choisir dans la liste ci dessous :


Faites des enfants, pas des intermittents;
La grossesse à 6 mois;
Les femmes derrière, les hommes devant;
A bas, à bas, le second degré;
USA sors-nous de ce mauvais pas;
Bush, Bush, montre nous la voie;
Monsieur Bush, priez pour nous;
La parité c’est pour les dégénérés;
Monsieur Raffarin, vous nous faites du bien;
Raffarin, nous voilà;
Monsieur Pasqua vous m’avez donné la foi;
Charles Pasqua, reviens les mettre au pas;
PSG fais-nous rêver;
Travail, famille, télévision;
Remettez le José au frais!
C’est pas les agriculteurs qui nous empêcheront de manger des hamburgers;
On aime, on aime les OGM;
Michel Sardou un peu partout;
TF1 c’est rudement bien;
ARTE c’est trop compliqué c’est toujours sous titré avec des films étrangers;
ARTE, c’est pas bien, on n’y comprend rien;
Chacun pour soi, et pas les autres;
La droite est adroite, la gauche est gauche;
Afrique, paye ta dette aux pays occidentaux;
Moins de festivals, plus de quinzaines commerciales;
Plus de corsos fleuris, moins de festivals de hippies;
Le Puy du Fou dans toutes les villes;
Monsieur De Villiers, vous avez de bonnes idées;
Manifestants, vous gênez les commerçants;
Le FMI ne fait plus crédit;
TF1 sur toutes les chaînes;
1 euro, c’est 1 euro;
Les retraités au boulot;
Nous sommes tous des américains;
Les vraies valeurs sont dans nos portefeuilles;
Les bonnes actions sont dans nos portefeuilles;
Les cheveux longs c’est pas pour les garçons;
Ma maison, mon horizon;
La culture ça fait mal à la tête.
Son associé au billet :

Hommage à Baudrillard.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Il s'agit d'une interview que Jean Baudrillard a donnée en 2005 sur le Mal absolu.

LES RACINES DU MAL

Question: Quel est ce Mal absolu dont vous parlez? Que représente-t-il? Quelles est sa place dans notre société?

Réponse: Cette notion de Mal est toujours très ambiguë. Je distingue au moins deux versions du Mal. Il y a le Mal relatif, le Mal tel qu’on l’entend généralement. Ce Mal-là n’existe que dans sa balance avec le Bien, à la fois en équilibre et en permanente opposition avec le Bien. Mais il y a désormais, aussi, un Mal absolu, une version dépressive ou catastrophique de ce Mal relatif. Là, il n’y a plus ni partage ni antagonisme entre le Bien et le Mal. Ce Mal absolu naît de l’excès de Bien, d’une prolifération sans frein du Bien, du développement technologique, d’un progrès infini, d’une morale totalitaire, d’une volonté radicale et sans opposition de bien faire. Ce Bien se retourne dès lors en son contraire, le Mal absolu. Traditionnellement, le Mal relatif ne fait que s’opposer, il n’a pas d’essence propre, pas de racine, donc surtout pas de finalité. En revanche, ce Mal absolu a une finalité: en tant que Bien, il a une finalité idéale, faire le bien, mais cette finalité idéale vire au catastrophique, et se transforme en Mal absolu. Ce mouvement qui voit le Bien se retourner en son contraire n’est pas exaltant du tout. C’est un mouvement absolu, irréparable, inexorable. On retrouve là l’idée de réversibilité. C’est d’ordinaire un vecteur dynamique, mais cette sorte d'opération tautologique du Bien qui tourne au désastre a des conséquences lourdes: dans nos discours, le Mal n’est plus qu’un masque qu’on oppose au Bien que l’on est censé défendre, mais ces deux notions de Bien et de Mal fusionnent alors et se transforment en Mal absolu: c'est l’aboutissement de cette réalité intégrale qui devient la vérité du vieux monde…

Question: Il y a donc un nouveau Mal, fabriqué par les dirigeants, les décideurs, tous ces chevaliers du Bien qui le brandissent pour mieux accomplir leurs desseins?

Réponse: C'est un Mal que la société a généralisé, qu'elle a absolutisé. Le concept clé est celui de "l'axe du Mal". On l'a découvert comme axe, c'est-à-dire comme une espèce de conjuration maléfique, pas seulement morale cette fois. Peut-être même une obscure conscience du destin malheureux de cette entreprise du Bien. Il y a là une forme d’exorcisme, avec un pressentiment que le Bien est voué à un destin néfaste, mais aussi, au-delà de cette projection inconsciente, automatique et compulsive, une espèce de stratégie consistant à projeter partout le Mal. Pour y trouver évidemment l'alibi parfait à l'exercice du Bien. On met donc en place un axe du mal, or il n'y en pas. Il y a un axe du Bien. Le Bien, lui, est directif, directionnel, il a en principe une finalité, donc c'est un axe. Le Mal, je le vois plutôt comme une parallaxe, c'est-à-dire qu'il n'est jamais directionnel, ni même opposé au Bien. Il est toujours une sorte de diversion, de détournement, de courbure… Là où le Bien va droit devant lui, le Mal, lui, dévie, c'est une déviance, une perversion. On ne sait jamais où il va aller, ni comment. On ne peut le maîtriser. En terme presque topologique, il n’est qu’une déviation. Donc seul le Bien pourrait revendiquer le terme d'axe. Mais on le projette sur le Mal, on crée un axe du Mal imaginaire pour mieux justifier l’axe du Bien, ce qui est une erreur stratégique. Car lorsqu’on cherche à viser le Mal en son axe introuvable, quand on le combat militairement, en frontal, on ne peut que le manquer.

Question: Parce que cet axe du Mal est de l’ordre du discours. Il n’existe que dans la bouche des dirigeants occidentaux, avec une fonction d’autolégitimation. Car ceux qui parlent d’axe du Mal ont besoin, pour exister, de montrer qu’ils travaillent pour le Bien, pour le bonheur de tous. Aucun individu ne se bat au nom du Mal. C'est bien cela?

Réponse: Bien sûr. A la limite, l'imputation de Mal vient toujours du Bien, de cette espèce de sanctuaire qui détient en principe la règle du jeu, la loi, la vérité. Mais le Mal est indéfinissable et c'est évidemment là sa puissance. Or, par une espèce de torsion ou de rétorsion du Mal sur le Bien, ceux qui se revendiquent du Bien se sentent obligés de définir ce Mal indéfinissable. Ce n’est pas une position manichéenne - je n'aurais rien contre d'ailleurs, parce que je suis assez pour le manichéisme -, car le Bien et le Mal ne jouent pas le même jeu. Il y a d’un côté le Bien, le seul qui puisse revendiquer l'effet de vérité, de réalité, et de l’autre le Mal, qui creuse une brèche dans cette identification, qui dérègle cette écriture automatique du monde par le Bien. Alors, évidemment, au nom du Bien, on tente de donner une figure au Mal, par exemple celle du terrorisme qu'on voit partout. Dans les discours du Bien, le terrorisme et le Mal deviennent une seule et même chose, à tel point que la nature, au même titre que l’islamisme, peut-être perçue comme terroriste. La terreur prend forme. Mais cette forme est un leurre. L’ère de la terreur, ce n’est pas l'irruption d'un Mal qui, quelque part, attendait son heure. Peut-être suis-je naïf ou cynique, mais je vois le Mal non pas comme un axe identifiable, incarné par des hommes ou des organisations à combattre, mais comme une irrépressible impulsion de revanche sur les excès du Bien. Il y a là une revanche sauvage et déviante contre un état des choses inacceptable, une vengeance, une rétorsion qui s’exerce, et qui exprime une violente nécessité de rééquilibrage, au moins symbolique…

Question: Peut-on dire que pour exister et se développer, ces forces du Bien ont pris une telle puissance, un tel impact sur l'ensemble du monde, et ont créé un tel déséquilibre, que le Mal apparaît, ou plutôt explose sur la planète comme une bombe à retardement?

Réponse: On est dans un monde virtuellement banalisé, neutralisé, où rien, de par une espèce de terreur préventive, ne peut plus avoir lieu. Donc tout ce qui fait brèche là-dedans fait événement. La définition de l'événement, ce n’est pas d'être imprévisible, c'est au contraire d'être prédestiné. C’est un mouvement irrépressible: à un moment donné, ça ressort, et on vit la résurgence de tout ce qui a été conjuré par le Bien. Ça fait brèche, ça fait événement. Ça peut être de l'ordre de la pensée, de l'histoire… Ça peut s'opérer dans l'art peut-être… Et puis ça prend bien sûr la forme de ce qu’on appelle le terrorisme. Mais, une nouvelle fois, il ne s’agit pas d’une opposition frontale, mais plutôt d’un retournement au cœur même du Bien. L’événement naît du Bien et non du Mal, et ce Bien se change ainsi en son contraire. En prenant la courbure du Mal, il se dégrade, il se décompose, il s’autodétruit. Or la puissance mondiale, celle de l'Occident -au-delà des Etats-Unis qui en est l’archétype-, n'a pas de réponse symbolique au terrorisme. Car le terrorisme met en jeu sa propre mort dans ses actes de destruction suicidaire. La puissance mondiale ne peut pas répondre à ce désir de mort par la mise en jeu de sa propre mort. Elle répond, au nom du Bien contre l'axe du Mal, par l'extermination physique, militaire… Elle n’a pas de réponse symbolique car la puissance mondiale est justement constituée d’une terrible impuissance symbolique. Depuis peut-être un siècle, l'Occident a travaillé à la dégradation de ses propres valeurs, à les éliminer, à les abolir. Abolir tout ce qui fait que quelque chose, quelqu'un ou une culture a une valeur.
La simulation, le simulacre participent de ce phénomène. Ce processus d’abjection, d’humiliation, de honte, de dénégation de soi-même, cette mascarade fantastique est devenue la stratégie de l'Occident, amplifiée bien sûr aux Etats-Unis. L’Occident ayant détruit ses propres valeurs, il se retrouve au degré zéro de la puissance symbolique, et par une espèce de retour, c’est ce degré zéro qu’il veut imposer à tous. Il met le reste du monde au défi de s’annuler symboliquement lui aussi. Il exige qu’il rentre dans le jeu, qu’il participe à l’échange généralisé et planétaire et tombe ainsi dans son piège. Dès lors se joue un potlatch extraordinaire entre la puissance mondiale et les puissances qui s’y opposent, entre ceux qui mettent en jeu leur propre mort et ceux qui ne peuvent plus la mettre en jeu puisqu'ils n’en disposent plus. Ici les jeux ne sont pas faits. Il s’agit d’un affrontement moral et philosophique, presque métaphysique, au-delà du Bien et du Mal. L'Islam? Les Etats-Unis?… Peu importe! Il y a antagonisme entre deux puissances, de façon tout à fait manichéenne. C’est un potlatch asymétrique entre le terrorisme et la puissance mondiale, chacune luttant avec ses armes. Le terrorisme met en jeu la mort des terroristes, geste d’une puissance symbolique énorme, et l’Occident lui répond par son impuissance totale. Mais cette impuissance est elle aussi un défi. Il y a défi contre défi. Lorsqu’on se moque du carnaval, de la mascarade des élections américaines tous les quatre ans, on va trop vite. Cette espèce de parodie, de dénégation de soi… Nous, au nom de la pensée critique, bien européenne, bien française, on fait une espèce d'analyse méprisante de tout ça. Mais on a tort, car cet empire de la simulation, du simulacre, de la parodie, mais aussi des réseaux constituent justement la vraie puissance mondiale. Elle est beaucoup plus fondée là-dessus que sur l'emprise économique. L’essentiel réside dans ce piège extraordinaire tendu au reste du monde pour que tous sans exception passent au point zéro de la valeur. Ce qui fascine par ailleurs le reste du monde.

Question: A ce titre, l’histoire de cette otage italienne en Irak est fascinante. Lorsque l’agent des services secrets italiens qui la libèrent des terroristes se fait tuer par des soldats des Etats-Unis, c’est le Bien qui assassine le Bien, et donc le Bien qui fait le Mal au nom du Bien. Une confusion totale, où l’on voit comment l'empire du Bien est également l'empire du Mal puisqu'il s'autodétruit. N'est-ce pas?

Réponse: Là c'est la fatalité, la malédiction de l'empire du Bien qui veut parachever le travail. C'est un exemple concret, une histoire très éclairante en ce sens. On sait que tout ce qui arrive au terme absolu se renverse. C’est exactement ce qui s’est passé. Les soldats américains ont parachevé le travail. Mais des histoires comme ça, aujourd'hui, il y en a plein, on pourrait faire un livre noir de cette réversion des choses.

Question: Comme il faut qu'ils trouvent ce Mal qui est introuvable, forcément les forces du Bien le trouvent chez eux. L'ennemi c'est donc eux-mêmes: n'est-ce pas là le stade ultime de l'autodestruction?

Réponse: Souvent je parle de "cannibalisation": cette puissance se cannibalise elle-même au sens où elle se dévore elle-même. Je pensais à ça aussi dans le sens du terme "cannibaliser" pour une voiture, c'est à dire la renégocier en pièces détachées. Elle est inutilisable comme voiture, mais on peut en faire quelque chose en pièces détachées. De la même façon, on peut aussi cannibaliser une culture, avec la négociation et la revente des valeurs en pièces détachées. Mais l'ensemble n'est plus jamais opérationnel.

Question: Cette attraction pour l’empire de la simulation, ce désir du monde de vivre une pareille mascarade, cette aspiration au vite mais aussi cette volonté de l’empire d’étendre son champ à toute la planète seraient donc les nouvelles formes de la domination?

Réponse: Là, il faudrait distinguer domination et hégémonie. Jusqu’ici, on avait affaire à de la domination, une relation maître-esclave, symbolique si l’on veut, une relation duelle avec possibilité d'explosion, de révolution, d'aliénation et de désaliénation… Cette domination-là a laissé place à l'hégémonie, qui est tout à fait autre chose. Ici il n'y a plus de relation duelle. Tout le monde est complice. Et l'hégémonie joue sur cette complicité pour abaisser plus encore les individus, jouant sur ce désir de chacun à s’abaisser ainsi. L’hégémonie fonctionne par dévaluation de tous. Il n'y a plus de dominants et de dominés, mais une espèce d'annexion totale (Nexus = les réseaux). Tout le monde est pris dans le réseau et subit cette hégémonie. Au profit de qui? On ne peut plus calculer en termes de profit pour telle ou telle puissance. On ne peut plus remonter le fil de l’histoire et trouver le ou les responsables de la domination. Nous sommes tous à la fois victimes et complices, coupables et irresponsables. L’hégémonie est en nous. C’est donc le stade supérieur la domination. Moi, je pense qu’il est pire, parce que d'une certaine façon l'hégémonie met fin à la domination, donc à l'aliénation. Nous ne sommes plus aliénés, ce n’est plus le problème. Et pourtant nous souffrons. Nous tombons dans une sorte de vertige irréversible, nous sommes attirés vers un trou noir. On sent là une stratégie, mais sans personne derrière. Ce trou noir, c’est ce que j’appelle la réalité intégrale. Et cette réalité intégrale, signature de la nouvelle hégémonie dont je parle, a ceci d’effrayant qu’on ne peut y résister. Si on veut résister à l'hégémonie et y échapper par les anciens moyens de la domination (la révolte, la pensée critique, négative, etc.), c'est sans espoir!

Question: Parce que c'est devenu complètement virtuel?

Réponse: Oui, on est envahi par la virtualité. C'est vrai que la réalité faisait encore partie de l'ère de la domination. La virtualité, c'est l’ère de l'hégémonie.

Question: Dans un texte publié en début d'année dans Libération ("Rebonds" du 17 février 2005), vous parlez de la Shoah et du tsunami comme de nouveaux exemples de ce Mal que les forces du Bien, pour exister, ont besoin de stigmatiser en tant que Mal. Cela participe-t-il de la même logique?

Réponse: Le tsunami et les réactions qu’il a suscitées partout dans le monde ont été le déclencheur de mon texte, la Shoah est venue ensuite. L’empire du Bien, en effet, a trouvé dans le tsunami de fin décembre 2004 l’occasion formidable d’exercer le Bien aux yeux du monde, d’élargir le Bien, et donc d’étendre son empire. Mais ce faisant, il trouvait le Mal en un lieu où, en principe, selon la pensée rationnelle, il n’est pas et ne sera jamais, c’est-à-dire dans une catastrophe naturelle. Il y a là une projection qui semble archaïque, le fait de penser que même les catastrophes naturelles relèvent du Mal, bien que du point de vue de l'ordre mondial il est tout à fait justifié de les combattre comme une forme de terrorisme. Aujourd'hui, la nature elle-même est devenue terroriste. Dans le texte rédigé pour Libé, je dis que Dieu lui-même est devenu terroriste. Rien ne peut plus être vu hors de cet éclairage…

Question: Et les commémorations de la Shoah dans tout ça?

Réponse: L'histoire de la Shoah, c'est un peu plus compliqué, mais ça me semblait participer d’un même syndrome. L'idée de faire de la Shoah une référence absolue, en tant que telle, et donc de ne plus la prendre comme ce qu’elle est, à savoir un événement historique tragique, avec un amont et un aval, des possibilités d’analyse… Après les 50 ans en 1995, on a commémoré les 60 ans de la Shoah. Entre les deux commémorations, j’ai constaté des disparités et un vrai changement d’optique: d’un seul coup, cet événement tragique s'est transformé en une mythologie. Ca avait déjà commencé, mais là c'est devenu limpide et mondial par ailleurs. Tout le monde était concerné, y compris des pays ou des cultures qui n'ont rien à voir avec ça. Là, c'était vraiment l'élaboration d'un alibi… D'ailleurs, aujourd’hui, si vous n’affirmez pas que la Shoah est le crime absolu, vous êtes tout de suite du côté du Mal. Je sais de quoi je parle, puisque je suis habitué à ce type d'accusation… Il y a dix ans, on ne cherchait pas à en faire un mythe mondial, à la mythifier, et donc à la mystifier. Cette transformation de l’événement en mythe permet d’autant mieux d’évacuer toute question sur le Mal qu’est entretenue la confusion entre le Mal et le malheur. La Shoah c'est le Mal. Or il est possible, et même souhaitable, de cultiver une intelligence de ce Mal. Sauf que si l’on confond la Shoah avec un malheur, alors elle se négocie comme n'importe quelle valeur, elle devient l’objet d’un pathos d’autant plus fort que ce malheur est absolu. Ce malheur se partage, et il ne peut se partager que sous la forme la plus pathétique. Etre heureux ou malheureux, ça implique de l’affect pathétique. Le Mal, lui, n’a rien à voir avec l'affect. Il est au-delà de toute morale, de tout jugement. A un degré fantastique, la commémoration nous a renvoyé ce "retour image" pathétique du malheur absolu, inconsolable, incommensurable… L'ennui, c'est qu'en faisant de l’événement historique un malheur absolu, on se prive de tout recul, de toute intelligence du Mal.

Question: Est-ce la première fois qu'on assiste à la mythification d'un événement en mythe?

Réponse: Non bien sûr, des opérations comme celles-ci, il y en a eu dans toutes les cultures… Mais il se trouve que notre culture est justement fondée sur la maîtrise de ces opérations, et là on y retombe dangereusement. Finalement, quand Dieudonné qualifie cette commémoration de "pornographie mémorielle", il a totalement raison! Simplement, on lui fait dire que la Shoah elle-même est pornographique, et cet amalgame là ne passe pas. Mais c'est l'amalgame fait par les médias eux-mêmes qui est scandaleux. Je dis au fond la même chose, d'une autre façon… Est-ce qu'elle est plus subtile? Je ne sais pas…

Question: C'est surtout que c'est vous, Jean Baudrillard, qui le dites…non?

Réponse: Oui. Mais je n'ai eu aucun écho à cet article paru dans Libération. Tout le monde se tait, alors qu'est-ce qu'il faut faire? Faire scandale? Ce n’est pas mon genre… C'est alimenter une controverse inutile.

Question: Mais derrière ce nouveau mythe et ce malheur absolu qui se confond avec le Mal, il y a quelque chose de très fort. Cette confusion entre les deux n'est-elle pas voulue ?

Réponse: On est censé pouvoir combattre le malheur, on vise même à le théoriser subjectivement aujourd'hui : la victimalité partout, à tous les niveaux, et puis la récrimination… On est dans le malheur, on en a pris acte et on le joue, ce malheur. Il se passe exactement la même chose avec ce malheur qu’avec la culture occidentale qui joue sa propre dégradation. On trouve le réflexe identitaire dans le malheur lui-même. On en revient ici à l'hégémonie… Dans un système de domination, lorsqu’on est esclave ou même travailleur salarié, on est de toute façon du mauvais côté du manche, mais on y existe en tant que tel, pas en tant que victime. Et c’est bien pour ça qu’on peut faire grève, ou se rebeller. En régime hégémonique, en revanche, nous ne sommes pas des esclaves mais des otages. Nous sommes donc tous des victimes, tous dans le malheur… D'ailleurs, en grec, le mot "hegemon" signifie celui qui gouverne, qui dirige, c'est la gouvernance, et c'est donc la même signification que…

Question: … "Cyber", qui veut dire étymologiquement "art de piloter" ou de "gouverner"… c'est bien cela?

Réponse: Oui, on est en plein dedans. L'ère de l'hégémonie c'est celle du Cyber système. Ça gouverne, ça régule, mais ça ne domine pas. Il n'y a plus d'exploités ou de dominés, c'est autre chose, c'est beaucoup plus difficile à prendre à revers. C’est plus difficile à critiquer aussi, car la pensée critique est dès lors dévitalisée. Elle est absorbée, comme une victime par ailleurs condamnée à s’exprimer dans le vide, sinon à se vider elle-même de toute substance…

Question: Est-ce que tout ça a un lien avec cette idée de la fin de l'Histoire que vous développez dans Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal? Et pourrait-on plus ou moins dater le début de la fin?

Réponse: La dater, je ne pense pas… Et puis l'idée de la fin de l'Histoire est ambiguë, ça dépend de la définition qu’on en donne. Bien sûr, si des hommes, des Nations, des organisations avancent et s’opposent, l’Histoire ne peut que se poursuivre. Mais dans le même temps il faut une raison historique pour qu'il y ait de l'Histoire, or il n'y a plus de possibilité conflictuelle de l'événement, de rapports de forces, et une espèce de continuité. On est sorti de cette Histoire-là, ça c'est sûr. Est-ce que c'est une fin au sens terminal de la chose? Je n'en sais rien… Les choses peuvent prendre fin d'une façon glorieuse ou bien elles peuvent être exterminées en douceur.
Alors ce serait plutôt une espèce de ventilation, de volatilisation des données sur lesquelles on n'a plus le regard historique, où l'angle de vue historique semble en effet disqualifié. Est-ce qu'il faut en parler comme d'un véritable concept? D'abord, même Fukuyama a fini par reconnaître qu'il ne s'agissait pas vraiment de ça, parce qu'il est quand même plus subtil qu'on veut bien le croire. C'est comme la réalité : elle n'a pas disparu, mais le principe de la réalité, lui, a disparu. Alors disons que l'Histoire dans son principe a disparu.

Question: C'est un peu l'Histoire comme moteur, comme dynamique qui a disparu quelque part?

Réponse: Oui. Il y avait une espèce de dynamique historique, une pulsion, une propulsion, un moteur, un vecteur. Quelque chose qui est poussé vers une fin éventuelle, glorieuse ou pas, même une apocalypse. Alors que le système aujourd'hui -je crois qu'il y a vraiment eu une mutation- n'est plus propulsé par une idée, par un principe. Il est en quelque sorte attiré vertigineusement par sa fin. C'est le vertige, non pas des conditions initiales, mais des conditions finales. On a l’impression que l’Histoire n’est plus poussée par un développement, mais par une excroissance complètement indéterminée et incontrôlable. Il y a eu une inversion. C'est comme le turbo : on a ici un turbo-système qui est attiré par le vide qu'il crée devant lui. Il s'est vraiment passé quelque chose dans les cinq ou dix dernières années, notamment, comme je l’ai dit, entre les deux dernières commémorations de la Shoah. Car il y a eu le 11-Septembre, à l'origine d'une mutation. Certainement pas en termes de conséquences politiques, économiques ou stratégiques, mais il y a eu une inversion de phase dans le système.

Question: Justement, qu'est-ce qu'a représenté à ce niveau-là le 11 septembre 2001? Qu'est-ce que l'événement a réellement changé?

Réponse: Dans ce sens-là, c'est un événement vraiment prédestiné. Il n'aurait pas eu cette résonance s'il n'avait pas concrétisé, matérialisé symboliquement quelque chose qui était effectif depuis longtemps: cette déperdition de la valeur, d'une culture qui se dévore, qui se cannibalise… On ne s'en rend pas compte, ça peut durer indéfiniment, mais là, soudainement, il y a eu un arrêt sur image. A l'intérieur même de cette puissance en voie de désagrégation, en tout cas virtuellement très menacée par elle-même, quelque chose est venu se matérialiser violemment aux yeux du monde entier. Ça, c’est la définition même d’un véritable événement: quand un processus illisible en cours depuis très longtemps devient lisible à un moment donné, par la force d’un acte inouïe…

Question: Les terroristes étaient à l'intérieur même du système, et c'est parce qu'ils se sont complètement imprégnés du système qu'ils ont pu utiliser des avions pour toucher symboliquement la puissance mondiale. En ce sens, ne s'agit-il pas autant d'une force de destruction extérieure que d'une force d'autodestruction?

Réponse: Ils ont occupé la position virale, stratégie essentielle aujourd'hui, et c'est effectivement le système lui-même qui a généré de tels virus. Autrefois, c'était plus clair, les rapports de force étaient physiques, et se concrétisaient par des combats entre les puissances, donc des individus en opposition frontale. Ici, le terrorisme naît de l’intérieur et se nourrit de ce qu’il veut détruire avant de passer à l’action. Je suppose que les terroristes n’ont pas réfléchi à tout ça, mais en prenant la place génétique de la cellule malade au sein du corps de la société -le cancer-, c'est ce qu'ils ont produit. Le cancer est bien la maladie générique de notre culture, donc il n'y a pas de raison que cela ne s'opère pas à tous les niveaux, y compris celui du terrorisme. Le fait que l’action des terroristes devienne visible, ça fait événement. Qu'il soit en plus totalement spectaculaire et médiatique, cela ne fait qu’accroître sa force de résonance, mais l'événement en tant que tel va bien au delà du spectaculaire. Dans les faits, ça fonctionne au travers des médias, mais cette opération de désagrégation interne, virale, ça, ce n’est pas spectaculaire…

Question: Cela va au-delà parce que ça reste dans nos mémoires, alors que le spectaculaire disparaît?

Réponse: Oui, cet événement a été diffusé sur tous les écrans de la planète, mais il n'est pas effacé, il est ineffaçable. Son retentissement est bien plus profond…

Question: Il y a une chose intéressante à propos de cet événement, c'est son aspect fictionnel, en rapport à la manière dont il s'est déroulé. Même dans un film, on aurait difficilement pu se permettre ce genre de scène, a priori aberrante, grotesque et complètement irréelle. Est-ce qu'on ne peut pas voir ça aussi comme une espèce d'irruption de la fiction dans le réel?

Réponse: Je pense que l'événement va au-delà de la réalité mais aussi de la fiction, tout comme il est au-delà du vrai et du faux. Ce qu'on cherche, c'est toujours cet au-delà, finalement. Cet événement est réel, d'accord, mais il est surtout au-delà parce qu’il creuse immédiatement une brèche dans cette réalité intégrale des choses. C'est pourquoi, à mon avis, il dépasse également la fiction, et de loin. Je revoyais récemment Le Syndrome chinois (l’histoire de deux journalistes qui enquêtent dans une centrale atomique, réalisé par James Bridge en 1979). De toute façon, le cinéma a déjà tout dit… La fiction, la science-fiction… Un événement comme le 11 septembre met fin à la fois à la réalité et à la fiction dans un espèce de corpus tout à fait explosif. C'est ça l'effet délétère, très meurtrier, d'un événement comme celui-là pour le principe de réalité. Qu'est-ce qu'on fait de ça? La réaction américaine est ce qu'elle est : ils ne peuvent pas faire autrement, c'est la guerre, c'est l'axe du mal… Et puis il y a cette incroyable dérision de vouloir construire une "tour de la liberté" (projet de l’architecte Daniel Libeskind, ndlr) en lieu et place des deux tours détruites du World Trade Center. Au moins, le Ground Zero, ce trou noir, représentait quelque chose! Bien sûr, aucun pouvoir n'aura le culot de laisser ce trou tel quel. Pourtant, ici justement, ce serait l'intelligence du Mal… On peut rêver!

Question: Vous parlez beaucoup des clones dans Cool Memories V. Que représente cette figure du clone dans l’empire du Bien que vous décrivez?

Réponse: C'est la possibilité de perpétuer l'espèce artificiellement. La question est de savoir si on attache une valeur symbolique forte à l'espèce humaine en tant que telle. Dans ce cas-là, le clone est une déviation, une perversion. C'est nier la dimension symbolique d'une espèce qui implique la disparition de chacun pour continuer à évoluer. Or là, ce qu'on veut c'est l'immortalité. On ne veut pas disparaître, on veut faire disparaître cette disparition! Or ici, ce qu’on ne veut pas voir, c’est que cette volonté de clonage est tout autant une façon de disparaître, mais honteusement: c'est disparaître techniquement dans une espèce de survie artificielle, qui correspondra à l'effacement de l'humain en tant que tel. D'ailleurs, ce processus de disparition a déjà commencé.

Question: Mais ça vous pose problème moralement cet objectif?

Réponse: Si on me pose la question de savoir si je suis pour ou contre en termes d'éthique, je suis contre… Mais je suis contre la position éthique en général. Disons que je suis contre, mais en terme symbolique.

Question: Ça rejoint la réalité intégrale. Pour vous, le clone, un peu comme la réalité intégrale, est l'image de cette perfection absolue qu'on présente comme une perfection désirable, alors que c'est seulement autre chose, un autre nom pour la mort, un nom présentable pour la mort de l'espèce…

Réponse: Si on tente de mettre fin à la sexualité et à la mort, à quoi contrevient-on? La loi, je m'en désintéresse, mais la règle symbolique? Que se passe-t-il si l’on élimine cette vérité qui voudrait que toute singularité implique sa propre disparition? On apparaît, on disparaît. Si on efface la disparition, il n'y a plus de singularité. Or ça me semble être la seule chose qui puisse résister, quelque chose d'irréductible en tout cas à cette espèce d'emprise intégrale, totale, totalitaire d'une réalité indépassable… Alors avec le clone, il me semble que cette singularité-là explose. On peut appeler ça un progrès, tout dépend du point de vue. Le clone n'est qu'un exemple parmi d’autres… J'intègre également dans ce processus l'ordinateur, "l'ordination", la "computerisation", la numérisation du monde…

Question: L'intelligence artificielle?

Réponse: Oui. Je lisais récemment un éloge de la plante et du végétal, qui suggère une perspective assez étonnante. Ce qui distingue l'animal du végétal, c'est la sexualité et la mort, car le végétal est d’une certaine façon immortel, grâce à son mode de reproduction par scissiparité. Or nous, dans notre culture avancée, scientifique, technologique, nous sommes justement en train de prendre le chemin du végétal. Il y a en nous un devenir végétal. Nous tentons en effet par nos technologies de neutraliser la sexualité (y compris par sa généralisation), de neutraliser la mort… On entre dans un système de métastase illimité qui est celui du végétal. Et les réseaux, Internet, tout ça, c'est la métastase illimitée! En lisant ça, je trouvais ça drôle de voir qu'on est peut-être en train de se dégrader, en passant du stade animal au stade végétal, et puis Dieu sait jusqu'où on peut aller… Mais pourquoi pas le végétal après tout? Ça peut être très bien, c'est pour le meilleur ou le pire… Moi j'admire les arbres. Je ne fais pas ici l'éloge du stade végétal, mais il y effectivement une mutation de type anthropologique, sinon ontologique… Où est le Bien, où est le Mal là-dedans? La question du Bien ou du Mal ne se pose pas. Il y a une mutation, c’est clair. La bonne question, c’est donc : jusqu'où va-t-on? Est-ce qu'on rejoint le stade presque inorganique des protozoaires? C’est ce qu'on trouvait déjà chez Freud avec la pulsion de mort d'une certaine façon. Est-ce vraiment ça qui est en acte? Ou bien y a-t-il une espèce de vertige propulsif qui nous emmène vers une autre forme de disparition, parce que de toute façon, là on disparaîtra. Mais nous disparaîtrons dans une espèce d'illumination, pas du tout symboliquement…

Question: C'est ce qu'évoque Jean-Michel Truong lorsqu'il dit que Le Successeur de 0 et de 1 va venir et succéder à l’espèce humaine. Même si lui joue à aimer cette disparition…

Réponse: Il s'agit plus ici de l'anéantissement que de la disparition. Disparaître, c'est tout un art. Là, je parlerais plutôt de l'extermination, du moins de l'espèce dans sa spécificité, de l'Humain dans sa définition. L’espèce humaine a duré ce qu'elle a duré, mais elle a vécu. Je ne dis pas ça pour nier rétrospectivement toutes ses valeurs, elles ont eu leurs principes, leur raison d’être, leur âge d'or. Seulement aujourd'hui ces valeurs sont inversées.

Question: Vous dîtes de l'intelligence artificielle qu'elle est à la fois la mort de l'intelligence et la mort de la conscience… C’est donc qu’on rejette dans la machine et l'intelligence, et la conscience?

Réponse: L'intelligence artificielle, c’est le règne de l'hégémonie. Le cerveau, par exemple, est devenu la version biologique de l'hégémonie, tout est subordonné au cerveau, comme bien entendu l'image de l'ordination, de l'ordinateur… Tout est gouverné, cybernétisé, ramené à la puissance ordinatrice du cerveau. Tout le reste, dont le corps, est laissé pour compte, oublié. D'autres cultures ont parfaitement méprisé le cerveau. Pour les Grecs, ça n'existait même pas, c'était un viscère tout à fait inutile. Chez nous, c'est le cerveau qui prévaut, avec ici une forme d'intelligence numérique, binaire, digitale, ce qui n'est plus du tout la même chose. Quant à la conscience, quelle place pourrait-elle avoir dans cet univers numérique? C'est une forme d'intelligence, celle du cerveau, mais elle ne pense pas comme dirait Heidegger, elle calcule. C'est une intelligence totalement positive. Là aussi il y a une espèce d'exemption totale du négatif. Il n'y a plus de travail du négatif là-dedans.

Question: Il y a certes ce cerveau de 0 et de 1, cet imaginaire du tout calculable dans le monde cybernétique. Mais au cœur même du Net, ne croyez-vous pas que le Mal, au sens métaphorique du terme, au sens de désordre, de Chaos, puisse se glisser? Comme le hacker, celui qui détourne l’ordinateur de sa finalité d’ordre et de règlement du monde… N’est-il pas possible de percer cette réalité intégrale cybernétique de l'intérieur?

Réponse: Je ne veux pas décourager Billancourt, même si là ce serait plutôt décourager Bill Gates ou ses adversaires… Qu'il y ait ici de l'accident, sans doute. Paul Virilio en parle très bien, beaucoup mieux que moi. Mais c'est là où je diverge un peu de lui: l'accident même global, intégral, ce n'est pas un événement, c'est différent. L'accident, c'est simplement une dysfonction interne au fonctionnement de la machine. La machine est toujours réparable. L’accident peut d’ailleurs être anticipé, c'est tout le travail de la prévention. Quand Paul en parle, c'est aussi dans l'idée de venir à bout de cet accident. Ce dont je parle n’est pas du même ordre: c'est imprévisible. C’est un retournement de la puissance contre elle-même. Ce n’est pas forcément l’apocalypse, mais tout de même une catastrophe au sens d’une forme qui se constitue de façon irrépressible, au mépris de la volonté des acteurs ou de leurs actes négatifs, de leurs sabotages… Alors, bien sûr, il peut se passer des tas de choses négatives pour le système, mais ce sera toujours une négativité objective, objectale, surtout liée à la technologie même. Et non pas une irruption symbolique…

Question: Votre livre, Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, a quelque chose d’un acte de pensée terroriste, capable de créer, sans violence bien sûr, du désordre. Ce que vous faites là avec la pensée, ne serait-il pas possible de l'appliquer au réseau?

Réponse: Alors là, je vous retourne la question, parce que je me sens complètement innocent. Je n'ai pas les moyens de répondre, je ne me sens pas justifié de le faire. Peut-être y a-t-il un grand jeu dans ce que vous décrivez? En ce cas, oui, je pourrais facilement admettre ce type de brèche. Mais je crains que ce jeu ne reste interne à la chose, à cette réalité intégrale. Je suis partagé. Je pense en effet qu'on doit pouvoir mener ce jeu. L'ennui c’est que je n’en connais pas la règle, je n’ai pas les moyens d’y jouer. Ce n’est pas un rejet philosophique ou moral de ma part. Ce n’est pas non plus un préjugé. C’est juste que je me situe ailleurs, et que je ne peux faire autrement. De l’extérieur, je vois que tout fonctionne, que c’est désormais la machine qui permet à tout de fonctionner. Je n’ai pas à penser l’organisation du monde, ni à me poser des questions de performance: des machines de plus en plus sophistiquées le font très bien à ma place. Laissons donc ce système-là aller normalement -ou anormalement, je ne sais pas- jusqu'au bout de sa course, laissons à la machine ce qui revient à la machine, n'essayons pas de l'humaniser, d'en faire un objet anthropoïde. Laissons-lui cette perfection-là, idéale peut-être, et puis laissons-lui faire le vide d'une certaine façon. Donc je dévolue volontiers à la machine tout ce processus-là, tout cet appareillage, toute la transformation du monde, parce qu'il me restera toujours de toute façon un espace vide, parfaitement non fonctionnel, donc libre, pour y exprimer mes pensées. Une fois que la machine a épuisé toutes les fonctions, je me glisse dans ce qui reste, sans chercher à juger ni condamner. Car la radicalité de la pensée me semble étrangère à tout jugement. Elle doit pouvoir s'exercer totalement à partir du moment où elle n'est même plus chargée de définir les causes, de se préoccuper de causalité ou même des effets… Cette pensée-là n’a plus rien de scientifique, d’analytique ou même de critique, car tout ça est désormais régi par la machine… Peut-être, d'ailleurs, s’ouvre-t-il aujourd'hui un nouvel espace spatio-temporel de la pensée?

Question: Justement, dans L’Herne qui vous est consacré, on trouve l’un de vos textes autour de la notion de pataphysique. Parfois, on a le sentiment qu’au cœur même du réseau commence à se glisser des bribes de pataphysique, que pousse à nouveau des formes un tant soit peu inspirées de Dada ou du surréalisme, dans l’attitude tout du moins. Il y a là les prémisses de quelque chose de l'ordre d'un au-delà du Bien et du Mal, d'un indécidable, d'un incalculable qui ne serait ni Dieu ni la machine elle-même…

Réponse: Mais à ce moment-là, il faudrait qu'il y ait aussi, à l'intérieur même de ce domaine, non pas un dépassement dialectique, mais un excès, un sur-dépassement de quelque chose. Qu'il y en ait trop et que ça prenne, en effet, un tour pataphysique. Une espèce de prolifération, de parodie… Pourquoi pas? On peut le voir comme ça. Le problème c'est que je n’arrive pas à percevoir là-dedans la réémergence d’une singularité, de la singularité elle-même en tant que concept. Ceci dit, à ma façon modeste ou orgueilleuse, je travaille à l’intérieur d’une culture qui est celle de la pensée critique. J'ai essayé d'en venir à bout, c'est-à-dire même de la détruire. Et je vois bien qu'une fois ce travail effectué, il reste un champ extraordinaire pour l'exercice d'un autre type de pensée. C'est sur ce matériel-là, celui du langage, du langage symbolique -quel est le langage à l'intérieur du cybermonde, je n'en sais rien…- que je peux travailler. Et j'ai bien conscience que ce langage va être liquidé, qu'il disparaîtra, qu'il n'y aura plus de place pour ça. Je veux bien que la pensée resurgisse singulièrement au cœur de ce cybermonde, mais pour l'instant, ce à quoi j'assiste c'est plutôt à une peau de chagrin: il est de moins en moins possible d'envisager autre chose que la réalisation de cette puissance intégrale. Je vois bien apparaître autour de moi d’autres univers : un univers cybernétique, un univers musical aussi, mais ce sont des univers parallèles au mien, et je n’y comprends plus rien. Je n'ai plus les données pour les comprendre, ni pour les intégrer. Je me dis que, définitivement, ce sont pour moi des univers parallèles. Est-ce qu’à un moment mon univers pourra les rejoindre? En principe, ces univers ne sont pas faits pour se rejoindre, mais il peut y avoir des accidents heureux où des parallèles se télescopent. De mon point de vue, évidemment limité, je vois plutôt s'installer au cœur d'un univers relativement traditionnel toutes sortes de conglomérats excentriques, extérieurs, auxquels je ne comprends plus grand chose. Je suis dans une espèce d'isolat, une sphère comme dirait Sloterdijk…

Question: Il y a un concept que vous évoquez, qui, avec la machine, la simulation et les jeux vidéo prend une nouvelle résonance, c'est tout ce qui tient aux identités multiples. Vous parlez d'"homo-fractalis" et de la puissance des événements absents puisque c'est lié…

Réponse: Vous évoquez cette démultiplication des identités, ce jeu, cette sophistication extraordinaire de la simulation. Est-ce qu'on peut, à force de simulation, passer au travers de la simulation? S’agit-il d’une forme d'anthropologie différente? Là-dessus, je n’ai pas de doctrine. Mais je n'y crois pas trop: l'identité ou la démultiplication des identités, pour moi, c'est la diffraction du même, d'une même situation qui se répète sous d’autres modalités. On avait déjà eu une controverse dans le temps à ce propos, avec Deleuze et Lyotard. Eux fouillaient déjà cette espèce de diffraction rhizomatique des choses. Ils faisaient preuve d’une extraordinaire puissance d’anticipation, mais dans le sens où, de toute façon, le système les rattraperaient. Certes, ils traçaient une voie, mais qui selon moi n’était pas une voie de rupture par rapport au système. Nous avions une divergence sur ce sujet. Ils croyaient que cette multiplication des identités pouvait transformer le système, ou permettre de s’en éloigner, là où je crois encore qu’elle ne fait que l’enrichir. Je leur opposais déjà ma position duelle, et j’en suis toujours là… Je vois mal comment quelque chose de fort peut naître hors de cette position duelle, qui est une position à la fois de défi et de séduction. Le défi, la séduction ne peuvent s’exercer qu’entre deux termes, dans la tension entre ces deux termes. Je ne perçois pas la possibilité d’une telle tension dans l’opposition de termes multiples, car alors il y a diffraction et donc perte d’intensité. Aujourd’hui, évidemment, la multiplication des identités se développe de façon beaucoup plus diversifiée et spectaculaire qu’auparavant. Mais ça ne change pas véritablement le cœur du problème, à savoir que dans tous les cas il faut s'identifier: que l’identité soit une ou multiple, il y a toujours cette espèce de compulsion d'identification à laquelle on n’échappe pas. Pour revenir à notre discussion de départ, il me semble clair que la situation du monde gagne à être décrite selon une logique duelle. L’intensité est bien dans cette dualité-là: l’affrontement de la puissance mondiale et du terrorisme, ou du Bien contre le Mal (chacun des camps se revendiquant du Bien et voyant le Mal en son ennemi)… On n’ira jamais au-delà de cet antagonisme fondamental, et on ne pourra jamais le résoudre. Des théories comme celle de la complexité d’Edgard Morin, qui est tout de même une idée humaniste, peuvent aider à la compréhension, mais à la marge. Car la situation mondiale n’est pas une question de complexité mais de dualité, c’est-à-dire de complicité autant que d’antagonisme. Car la dualité implique évidemment une complicité. Et c’est ce jeu-là, cette dualité-là, qui seule permet d'échapper à l'échange généralisé qui se cache sous cette idée des choix ou des identités multiples. En échappant à l’échange généralisé grâce à la dualité, on retrouve à la fois l'échange impossible et l'échange symbolique.

Question: En revanche, ce que vous dites, c'est que cette dualité libère de l’espace comme une sorte d’explosion: l’opposition complice crée en quelque sorte des trous où l’on peut s’engouffrer. Est-ce qu'on ne retrouve pas ici cette lucidité, cette intelligence du Mal? Parce que contrairement à ce qu'on peut imaginer, dans ce que vous écrivez, il y a des portes de sorties…

Réponse: Mais oui ! Sinon il y a longtemps que je me serais arrêté… Mais ces portes de sorties sont dans l'écriture, dans la forme, pas vraiment dans les idées. L’impact ne vient plus des idées en elles-mêmes. Mais si vous arrivez à écrire ne serait-ce qu'un texte ou une phrase où il y ait un télescopage singulier… Si, par le jeu des antagonismes, vous arrivez à recréer un processus paradoxal, à susciter de l’insoluble, de l’énigmatique, là vous avez gagné ! Car pour ce qui est de dire la vérité… qui dit la vérité? Le Lay quand il parle du temps de cerveau disponible… Lui il dit la vérité! D’une certaine façon, ce sont les forces du Mal qui disent la vérité. Parce que la pensée critique, aujourd'hui, ne le dira jamais aussi bien que lui. Alors bien sûr, il reste cette possibilité-là: une sorte de poésie des idées ou des termes antagonistes. J'analyse tout le système de simulation, le virtuel, etc. Mais je ne m'identifie pas à ça. Je joue avec, je me mets moi-même en opposition… Est-ce ça, l’intelligence du Mal? J'étais très heureux de retrouver ce concept d'intelligence du Mal dans le dernier entretien de Foucault publié dans Le Monde récemment. Dans ce texte, Foucault parle de son rapport à l'écriture. Il explique qu’elle a pour substrat la mort des autres, qu'il écrit comme avec un scalpel, en anatomiste. Ce qu'il voit à travers l'écriture, c'est la mort des autres, il parle des autres en tant que morts. J’ai trouvé ça extraordinaire: une leçon d’intelligence du Mal! j'était prêt à écrire un "Remember Foucault", mais ça m'est interdit, évidemment. Il apparaissait soudainement ici une face cachée de Foucault: on connaissait son archéologie rationnelle, et voilà qu’on découvrait son intelligence du Mal…

Question: C'est-à-dire son jeu de création avec le Mal…

Réponse: Oui. Le fait de savoir qu'il s'agit du Mal et l’assumer sans avoir besoin de le condamner, de faire avec en quelque sorte, lucidement. Il dit que ce qu'il cherche c'est la lésion au cœur des autres. Il cherche à la repérer. Oui, c'est exactement ça. Là, c'est une intelligence radicalement différente de l'intelligence artificielle ou même de l'intelligence critique, rationnelle, traditionnelle. C'est quelque chose d'autre. Si l’on ne préserve pas ça… Quelque part, ce type d’intelligence paradoxale, c’est notre sanctuaire irréductible. S’il disparaît, autant tout arrêter. Arriver à se mettre là, à se lover là, à se placer là, sans être pris en otage par une quelconque interprétation. Vous ne prenez rien en otage, mais vous ne vous laissez pas prendre en otage non plus… Tel est le défi qui nous reste.

Interview accordée à Chronic'art: Le Mag.
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Le futur en France.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Sacro-saint peuple. Sacro-sainte démocratie. Cette démocratie athénienne qui a séduit, qu’on a jugé plus juste que l’oligarchie spartiate et qu’on a prise pour modèle. Merci chers athéniens. Et la tyrannie alors? Pas la démocratie déguisée en tyrannie, mais la tyrannie revendiquée: Celle de Pisistrate par exemple. Eh bien aujourd’hui, selon toute vraisemblance, oligarchie spartiate et tyrannie connaissent un retour dans l’inconscient collectif.

D’abord, l’oligarchie se manifeste par une sorte de cercle fermé qui s’accapare les richesses. La tyrannie, elle, se manifeste par un pouvoir politique qui justifie cela tout en réprimant les éventuelles remises en cause. Quant à la démocratie, elle ne sert qu’à masquer le tout par un semblant de souveraineté du peuple tous les cinq ans, car il ne faudra même pas s’attendre à des référendums, par exemple, dans les cinq années qui arrivent.

Ensuite, tout est fait pour empêcher le peuple de se révolter, de se rebeller contre l’autorité qui permet aux injustices criantes de progresser. Il y a la peur et la division. La peur légitime la politique (à quoi servirait celle-ci si ce n’est pour protéger dans un monde régi par l’économie?), et la division affaiblit le peuple (comment se révolter ensemble quand l’intérêt du boucher prend le dessus sur celui du citoyen?).

Enfin, il y a le charisme et l’idéologie. L’homme séduit comme séduisait le stratège Périclès, mais aussi comme séduisaient Staline et Hitler. Le libéralisme a donc décidé d’user des vieilles recettes du totalitarisme, mais cela va au-delà du simple charisme (autorité). En effet, quand les méthodes et les idées s’en mêlent, cela devient troublant: nous n’en sommes pas au parti unique, mais aux discours et aux paradoxes qui caractérisent le totalitarisme. Pourquoi rompre avec les idées libertaires de mai 1968? Pourquoi associer immigration et identité? Pourquoi rejeter la Turquie de l’Europe? Et on pourrait se poser une centaine de questions du même genre.

La réponse n’en réside pas moins dans cette idée très simple: l’autorité, la nation et l’ultralibéralisme sont à la mode. Non pas auprès des beaufs bornés et intolérants qu’on séduit en critiquant l’Europe et en crachant sur l’autre, mais auprès des enthousiastes qui pensent vraiment que le self made man est une réalité. La social-démocratie recule partout en Europe au profit d’une droite qui met l’accent sur le marché incontrôlable et la morale indispensable. Etrangement, on oublie aisément que cette recette n’a rien donné depuis des siècles, et la "main invisible" sonne toujours bien.

Malheureusement, sur le plan culturel, ce conservatisme social et économique s’accompagne par l’omniprésence des beaufs qui, dans la "querelle des anciens et des modernes", n’auraient pas forcément été du côté des anciens. Rejetons le passé culturel (il suffit de voir Steevy, Bigard et Faudel) mais préservons des recettes qui profitent toujours aux mêmes!
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... Nuance.

Posté le 03.06.2007 par Adlene Mohammedi.
Je suis dans l'obligation de nuancer mon propos. En effet, à travers le texte de Nietzsche, j’ai évoqué la question de l'oubli, mais il ne faudrait pas oublier une autre citation de ce philosophe: "le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire". Or, le président fraîchement élu ne cesse de remettre en question cet élément essentiel. Non seulement il remet en cause la nécessité de se pencher sur l'histoire des sociétés et des nations, mais en plus, le déterminisme génétique prend le dessus sur l'histoire de l'individu: Pas de repentance; mai 68 fut une catastrophe; on naît pédophile!
Paradoxalement, ce même individu évoque fièrement l'identité nationale. Qu'est-ce que l'identité de la France sans son histoire? Il se permet même d'associer l'identité à l'immigration: les immigrés devraient donc adopter la France qui les adopte; adopter sa langue, sa culture et son histoire. Une question reste posée: devrait-on exclure la colonisation et mai 68 de cette histoire constitutive de cette chère identité?
Son associé au billet :
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